À l’occasion de son centenaire, l’écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum revient sur une vie consacrée aux lettres, à la mémoire et à la transmission. De son enfance à Ouidah à son rapport au Vodun, de la genèse d’Un piège sans fin à la préservation de ses manuscrits, l’auteur évoque les racines qui ont nourri son œuvre et livre un message aux jeunes générations : aimer son pays, préserver sa mémoire et rester attaché à ses origines.
SRTB : Monsieur Olympe Bhêly-Quenum, aujourd’hui, le Bénin célèbre votre centenaire. À cette occasion, le chef de l’État, Romuald Wadagni, vous a adressé un hommage dans lequel il évoque “un siècle de mémoire, de création, de combats, de rencontres et de témoignage”. Il vous remercie également pour “ce siècle offert aux lettres et au Bénin”. Comment avez-vous reçu ces mots ?
Olympe Bhêly-Quenum : Eh bien ! Je suis très ému, vraiment ému. Et mon cœur bat de joie d’entendre cette allocution, ces propos du chef de l’État.
Les mots que j’emploie en fon comme ceux en français sont des mots toujours bien réfléchis, choisis. Je ne veux blesser personne.
Mes amis italiens et grecs disent que c’est le mot “Olympe”. C’est qu’il est toujours là-haut, mais il voit tout. Olympe est froid et glacial. Et quelqu’un a dit : “Comment Maryvonne a pu épouser un homme froid ?” Elle a répondu – Dieu ait son âme – en disant : “Olympe est froid pour vous, mais pas pour moi. Il est même glacial quand on cherche.” Elle disait : “Méfiez-vous du vocabulaire d’Olympe.”
SRTB: Vous parlez beaucoup des mots et de leur précision. Mais derrière l’écrivain reconnu dans le monde entier, il y a aussi un enfant de Ouidah, formé par des instituteurs dahoméens. Quel souvenir gardez-vous de ceux qui vous ont transmis les premières connaissances ?
Quand je suis allé au Bénin avec Maryvonne, j’ai rencontré un de mes instituteurs qui me voit avec une Blanche. Il se lève pour nous saluer et je dis : “Mais non, ce n’est pas bon ! Vous n’avez pas à vous lever pour moi. Je suis [le fruit de] votre formation. C’est vous qui m’avez formé.”
Je lui ai dit : “C’est vous, instituteur dahoméen – ce n’était pas le Bénin à l’époque – c’est vous, instituteurs Biokou, Batoko, François, j’oublie les noms, c’est vous qui m’avez formé.”
Et il dit : “Oui, mais vous êtes devenu quelqu’un au-dessus de nous.”
Et je dis : “Je ne suis au-dessus de personne. Je suis toujours l’élève de mes instituteurs de l’époque.”
Et il dit : “Mais vous avez des mots pour nous désarmer.”
Votre œuvre est profondément marquée par le français, mais vos racines sont fon et yoruba. Quelle place ces langues occupent-elles encore dans votre pensée et dans votre écriture ?
Ma mère ne lit pas le français. Mon père était un lettré très, très fin. Il lisait Victor Hugo, il lisait La Fontaine, il lisait de bons écrivains.
Alors, je dis une chose qui vexe les Français : votre langue est belle, mais vous, est-ce que vous connaissez ma langue à moi ? Vous ne connaissez pas. Vous ne parlez ni fon ni yoruba. Vous ne comprenez même pas ce que nous disons.
Ouidah, Houedah, c’est Glexué pour moi. Je suis Houedahvi. Je suis Gléxuévi djidji.
Vous revenez souvent à Glexué dans vos propos et dans vos œuvres. Qu’est-ce que représente véritablement Glexué pour Olympe Bhêly-Quenum ?
Glexué pour moi, je ne sais pas comment expliquer ça. Je souhaite simplement que le nouveau chef d’État comprenne bien ce que ça veut dire, Glexué. Il faut comprendre ça.
Pour gouverner, si on ne comprend pas la langue du pays, on est fichu.
Dans plusieurs de vos œuvres, notamment L’Initié, Les Appels du Vodou, Le Chant du lac, Un piège sans fin ou encore La Danse du grand prêtre, la spiritualité occupe une place importante. Votre attachement au Vodun semble directement lié à votre enfance et à votre environnement familial. D’où vient cette relation si profonde avec cette spiritualité ?
J’ai été élevé dans un milieu animiste, le milieu Vodun.
Ma mère avait une très belle voix. J’ai des CD ici où on peut entendre sa voix.
Mais quand ma mère était au couvent et qu’elle chantait, moi je suis à la maison avec ma grand-mère. Sa photo est toujours là. Elle était Yoruba, ma grand-mère maternelle. Elle était d’Abeokuta, cette femme qui m’a élevé, qui me parlait du yoruba chaque fois : “Mon fils, mon fils.”
Je peux dire que c’était ma première amoureuse, ma grand-mère.
Vous racontez également une histoire particulière autour de votre naissance, lorsque le bokonon aurait identifié votre naissance comme liée à un ancêtre. Quel sens cette histoire conserve-t-elle pour vous, un siècle plus tard ?
À ma naissance, lorsque le bokonon, le devin, a lancé son chapelet, il a dit que le signe qui est là est dangereux.
Mon père demande : “En quoi c’est dangereux ?”
Le devin dit : “C’est l’ancêtre qui est venu.”
Et mon grand-père a enlevé son pagne et s’est mis à genoux.
C’est ce que m’a raconté mon père qui, paraît-il, ce jour-là, pleurait de voir son père se mettre à genoux devant un bébé.
Il dit : “Mais ce bébé est né sous le signe de mon ancêtre.” Il a cité les noms.
C’est ça, les racines. Ça, c’est incroyable. Ceux qui oublient leurs racines, ceux qui disent : “Bon, je suis lettré, je suis ceci, je suis cela” et qui ne pensent plus à leurs parents, à leurs ancêtres, ils sont perdus !
Donc, je souhaite vraiment que les enseignants expliquent aux enfants ce que c’est que les racines.
Un piège sans fin : fiction ou réalité ?
Venons-en à “Un piège sans fin”, l’une de vos œuvres les plus connues et étudiées par des générations d’élèves béninois. L’histoire d’Anatou et d’Ahouna a profondément marqué les lecteurs. Une question revient depuis longtemps : quelle part de réalité se cache derrière ce récit ? Ahouna a-t-il réellement existé ?
Il y a un piège. Je ne vais pas tomber dedans.
Ahouna a existé. Nous étions enfants, on jouait dans les rues. J’allais voir Ahouna, ce gamin qui était toujours avec une fille qui s’amusait.
Je suis attaché à ces enfants-là et pour eux, je suis un monsieur, je suis un riche. Mais je n’avais rien du tout. La riche, c’était ma mère qui était commerçante, femme très douée et tout cela.
Après un siècle de vie et une longue carrière littéraire, vous avez accumulé des manuscrits, des documents, des souvenirs et des témoignages. Vous dites vous-même qu’il y en a encore beaucoup dans votre chambre. Que faudrait-il en faire pour que cette mémoire ne disparaisse pas ?
Il y a plein de manuscrits qui sont dans ma chambre. Qu’est-ce qu’on en fera plus tard ? Je ne sais pas.
C’est ça, les archives. Il faut que le chef de l’État comprenne cela et qu’il faut les mettre quelque part et avoir des bibliothécaires.
Vous êtes un écrivain francophone, mais vous insistez aussi sur l’importance de l’anglais. Dans votre propre parcours, qu’est-ce que l’apprentissage de cette langue vous a apporté ?
On enseigne le français, c’est très important. C’est la langue véhiculaire, le français.
Mais pour aller plus loin, il faut apprendre aussi l’anglais. Moi, l’anglais m’a ouvert des portes. L’anglais m’a ouvert des portes immenses.
À 100 ans, après une vie consacrée aux lettres, aux rencontres, à la transmission et à la défense de vos racines, si vous deviez adresser une dernière parole au Bénin et à sa jeunesse, que leur diriez-vous ?
Mon message, c’est que les Béninois, les anciens Dahoméens d’aujourd’hui, il faut qu’ils aiment leur pays. Il faut qu’ils aiment leur pays.
Le Bénin que je connais, que j’aimais, que j’aime, ce Bénin-là, personne ne peut le démolir.
Lire aussi => Olympe Bhêly-Quenum : 100 ans d’une plume qui ne s’éteint pas
=> Olympe Bhêly-Quenum a 100 ans : la SRTB célèbre une légende du Bénin